Nouvelle lecture des dépôts rituels néolithiques
À partir du Néolithique, l’agriculture devient centrale dans l’alimentation humaine, si bien que les
instruments permettant de transformer les céréales sont essentiels pour les sociétés agricoles
d’Europe centrale. Plus que de simples outils domestiques, ils portaient d’ailleurs une grande valeur
symbolique, suggère une étude menée par l’université autonome de Barcelone (Espagne) et publiée
dans les Journal of Archaeological Science: Reports d’avril 2025.
Pour parvenir à ces conclusions, deux dépôts rituels situés à Goseck (Saxe-Anhalt, Allemagne) – dont
l’un des plus anciens du continent – et un à Sömmerda (Thuringe, Allemagne), datés entre 4900 et
4650 av. J.-C., ont été étudiés. Les archéologues y ont constaté que les outils de mouture avaient été
soigneusement placés par paires de meule et de molette, avec une orientation spécifique d’est en
ouest et en fonction de leur état d’usure (de pratiquement neufs à complètement usés). Et cette
répartition ne semble pas due au hasard.
Jusqu’à présent, les précédentes recherches sur la symbolique de ces dépôts avaient mis en avant des
références temporelles liées au jour et à la nuit, à l’année agricole, à la fertilité ou aux festivités. Or,
d’après les auteurs de la nouvelle étude, les pierres qui y ont été retrouvées ne symbolisaient pas
seulement le simple cycle agricole annuel.
Mais aussi plus globalement, le cycle de la vie humaine, en particulier celui des femmes de la culture
rubanée qui avaient en charge l’entretien et l’utilisation de ces outils. Les pierres neuves pourraient
ainsi représenter la jeunesse et le début de la vie ; celles en cours d’usure, l’âge adulte et le travail
quotidien ; celles complètement usées, la vieillesse et la fin de la vie.
Perception du temps chez les premiers agriculteurs
L’étude suggère que ces dépôts rituels pourraient également figurer le rythme de vie des premières
communautés agricoles. Leurs populations semi-nomades changeaient régulièrement
d’emplacement, probablement tous les vingt à trente ans. Enterrer les outils pourrait avoir été un
moyen de marquer ces transitions, le passage d’une génération à une autre ou la migration
périodique d’un village à l’autre. Le geste n’était dans tous les cas pas anodin, puisque la production
et la conservation de tels équipements, dont les matériaux provenaient de sites éloignés,
nécessitaient un temps considérable.
« L’intention véhiculée par ces dépôts exprime une notion du temps complexe et multidimensionnelle, qui
dépasse le simple rythme des récoltes annuelles auquel ils ont été jusqu’ici associés », conclut dans un
communiqué Roberto Risch, chercheur au Département de Préhistoire de l’université autonome de
Barcelone et coordinateur de l’étude.
Ces découvertes offrent ainsi un nouvel éclairage sur les croyances des premières sociétés agricoles
d’Europe centrale. Par ailleurs, 20 autres dépôts et 89 outils similaires, attribués à 13 établissements
ou sites rituels répartis dans d’autres régions du continent, sont connus. Leur analyse pourrait
approfondir notre compréhension de la perception du temps par ces communautés et du rôle
essentiel joué par les femmes dans leur organisation sociale.
Le temps et les cycles de vie se reflètent dans les meules des premières communautés néolithiques d’Europe
par l’Université Autonome de Barcelone

Les outils manuels de broyage utilisés pour traiter les céréales, que les premières sociétés néolithiques
européennes ont enterrés dans des gisements, avaient une grande valeur symbolique pour les femmes qui les
utilisaient, liée au temps et aux cycles de la vie humaine, de la nature et des établissements. C’est la conclusion
à laquelle sont parvenus des chercheurs de l’UAB après avoir étudié les meules de trois sites rituels découverts
ces dernières années en Allemagne. L’étude a été récemment publiée dans le Journal of Archaeological
Science: Reports .
Deux des gisements étudiés se situent à Goseck (Saxe-Anhalt), l’un des plus anciens sites rituels d’Europe, et un
troisième à Sömmerda (Thuringe). Les trois appartiennent à la culture de la céramique linéaire qui existait au
début de la période néolithique (4900 et 4650 av. J.-C.) en Europe centrale.

Les chercheurs ont étudié les caractéristiques techniques, fonctionnelles et morphologiques des outils qu’ils contenaient, quatorze ensembles d’outils de broyage, ainsi que la disposition et l’orientation des objets à l’intérieur des gisements, afin d’étudier plus en détail leur signification symbolique.
L’étude indique que certaines meules ont été retirées du contexte domestique pratiquement neuves, d’autres au
milieu de leur vie utile et d’autres encore complètement usées. Les artefacts ont été soigneusement placés par
paires, avec les parties travaillantes en contact et orientées d’est en ouest. Ils ont été fabriqués avec des
matériaux situés à distance des gisements et beaucoup de temps a été consacré à leur production et à leur
conservation, aussi bien dans le cas de la meule que du broyeur.
« Ces résultats reflètent la grande valeur sociale que ces objets avaient et nous amènent à considérer que la
notion qui est au cœur de la « biographie » tracée par les outils est le temps. Un concept incarné dans des
étapes de production, d’utilisation, de reproduction et d’enterrement, qui suggèrent des cycles de naissance, de
vie et de mort, et envisagés du point de vue des femmes, principales utilisatrices de ces pierres », explique Erik
Zamzow, chercheur doctorant au Département de Préhistoire de l’UAB et premier auteur de l’étude.

« Le symbolisme serait lié à la vie de femmes spécifiques, comme celles qui utilisent encore aujourd’hui ce type
de meules pendant des heures par jour dans les sociétés agricoles autosuffisantes. Chaque meule serait le
résultat d’un ajustement quotidien entre le corps d’une femme et ses outils pendant des années et des décennies
», explique Risch.
Les échantillons analysés dans le cadre de la recherche sont similaires à d’autres qui ont été trouvés en France
et en Belgique. Avec quelques différences, d’autres ont également été trouvés dans plusieurs régions d’Europe
centrale. Au total, 20 gisements et 89 outils sont connus, attribués à 13 établissements ou enceintes rituelles.
Des études antérieures sur le symbolisme de ces dépôts ont fait référence au temps, au jour et à la nuit, à
l’année agricole, à la fertilité et aux festivités. La présente étude partage certaines de ces interprétations, mais
les chercheurs soulignent qu’elle ajoute une nouvelle dimension symbolique, avec la vie des femmes comme
thème central.
« Les preuves techno-fonctionnelles des outils n’ont presque pas été prises en compte pour explorer la
signification symbolique de ce type de dépôts. De futures études intégrant la méthodologie que nous avons
appliquée ici pourraient servir à contredire notre hypothèse », déclare Marina Eguíluz, également auteure de
l’étude et doctorante au Département de Préhistoire.
Les chercheurs soulignent que l’intention de ces dépôts, la sélection des objets et leur placement apparaissent
comme un enjeu important dans l’économie et l’idéologie du Néolithique ancien. Ils reflètent les pratiques, les
valeurs et les croyances des premières communautés agricoles d’Europe centrale et mettent en évidence leur
perception complexe du temps.

 Ci-dessous. Gauche : Paire de meules du dépôt de Sömmerda. Droite : Paire de meules du dépôt de l’enceinte circulaire de
Goseck. Crédit : J. Soldevilla, LDA

 

 

 

 

Planum 2 du gisement de meules de Sömmerda avec la première couche d'outils. Crédit : S. Schneider, TLDA